Front des Vosges 14-18

Tourisme de mémoire 14-18, LE FRONT DES VOSGES

Front des Vosges 14-18
Front des Vosges 14-18

TRIBUNE LIBRE

Front des Vosges 14-18

Témoignages de la Grande Guerre

On m’a parfois posé ces questions : Faut-il encore chercher et publier des témoignages d’acteurs de 14-18 ? N’a-t-on pas déjà tout lu ? Quelles nouveautés pourraient apporter d’autres témoignages ? Certes nous connaissons bien les conditions d’existence, de blessure et de mort dans les tranchées, la différence entre fantassins et artilleurs, la vie des civils dans les territoires occupés ; plus récemment, en s’appuyant sur les témoignages existants, on a pu écrire des synthèses fort documentées sur la camaraderie et les fraternisations entre ennemis, les profiteurs de guerre et les embusqués, les permissionnaires, l’obéissance et la mutinerie, les fusillés, et tant d’autres sujets. Mais je vois quatre raisons principales pour que l’historien souhaite la poursuite de la recherche des témoignages.

1. En 1929, Jean Norton Cru a analysé les témoignages de 250 combattants français dont l’œuvre écrite avait été éditée. Parmi eux, 78 % appartenaient aux classes intellectuelles et dirigeantes, et 22 % étaient des étudiants destinés à devenir eux aussi des intellectuels ou des dirigeants. Pour le centenaire de 1914, lorsqu’un dynamique éditeur vosgien a participé à la publication de 500 Témoins de la Grande Guerre, la part des intellectuels, dirigeants et étudiants présentés dans ce livre était tombée à 50 % ; l’autre moitié était formée de cultivateurs, artisans, ouvriers, employés de bureau, petits commerçants, instituteurs ruraux. Le rééquilibrage social est à remarquer, mais il est encore insuffisant. Un premier objectif me semble donc de continuer à chercher les témoignages émanant des catégories populaires pour compenser « l’oubli des dominés », ce que propose aussi, par exemple, Nicolas Offenstadt dans son livre récent sur un crieur public du XVe siècle.

2. L’analyse des 500 témoins a permis d’infirmer des théories qui furent à la mode et qui n’ont pas encore disparu. La lecture de témoignages nombreux montre que les combattants de 14-18 ne sont pas devenus des brutes ; à travers leurs correspondances, on voit qu’ils ont redécouvert l’amour conjugal et les affections familiales. Non, ils n’étaient pas animés d’un esprit de croisade. Non, les médecins n’étaient pas affectés d’un complexe d’infériorité parce qu’ils ne tuaient pas des Allemands. Non, les prisonniers de guerre n’étaient pas animés du seul désir de reprendre le combat. Si l’on accroît la masse des témoignages de simples combattants, cela pèsera dans le bon sens. Les historiens de plusieurs pays participent à cette recherche. Les confrontations internationales d’authentiques témoignages de la base sont aussi souhaitables que celles des œuvres d’écrivains professionnels.













3. Si chaque témoignage est soigneusement replacé dans son contexte (biographie du témoin avant la guerre, expérience réelle, conditions d’écriture), les multiples situations du temps de guerre se dégageront. On verra nettement apparaître la catégorie des militaires non combattants. Et, là, on rencontre un problème posé par l’édition. Parce qu’il doit équilibrer son budget, l’éditeur va se demander si tel témoignage aura suffisamment de lecteurs ; il publiera les textes les plus originaux ou les plus spectaculaires, les plus émouvants, les mieux rédigés ; il ne publiera pas le carnet d’un officier d’administration d’ambulance qui ne combat pas, qui ne soigne pas, qui remplit des paperasses ; il ne publiera pas non plus les lettres d’un ravitailleur d’artillerie qui, loin du front, répète à longueur de pages qu’il s’ennuie. Et pourtant la situation de ces hommes-là, aussi, doit être prise en compte si l’on veut avoir une vision complète de la guerre. Si ces témoignages n’ont pas été retenus par un grand éditeur, l’historien doit aller les étudier dans les circuits associatifs, les publications par piété familiale, les dépôts d’archives.




4. En ce qui me concerne personnellement, je suis aussi motivé par le « rêve » qui conclut le livre de Nicolas Offenstadt déjà cité, le rêve « de voir chaque petite vie du petit peuple prise au sérieux », et c’est ce que j’essaie de faire en participant encore à la collecte de nouveaux témoignages de la Grande Guerre et en donnant à certains témoins un statut d’auteur à part entière.

Il me semble également que la multiplication des témoignages recueillis auprès des soldats d’un même régiment peut constituer un bon moyen pour l’amateur de proposer un autre « historique » dudit régiment. Toute personne dont le grand-père ou l’arrière-grand-père a fait la guerre de 14-18 sans laisser de témoignage trouvera utile de consulter les textes de camarades de la même unité, ayant connu les mêmes épreuves.

Que dire encore ? Qu’il faut aussi rechercher les témoignages photographiques. Ces documents ont leur qualité propre (fonds Berthelé à Toulouse) ; ils peuvent être confrontés entre eux (clichés de Frantz Adam et de Loys Roux) ; ils confirment l’authenticité de témoignages écrits (photos du capitaine Hudelle et carnets du caporal Barthas) ; ils illustrent le thème de la camaraderie (collections privées étudiées par Alexandre Lafon).



Enfin, pour terminer volontairement sur une information ponctuelle (mais qui en dit long), où pourrait-on trouver, en dehors d’un témoignage, le fait qu’à son poste de combat à son bureau du journal L’Écho de Paris, Barrès recevait des lettres du front contenant des poux envoyés pour lui donner un avant-goût d’une situation dont il parlait avec tant de courage ?

Rémy Cazals, professeur émérite d’histoire, Université de Toulouse – Jean Jaurès

Trois ouvrages évoqués :
- Jean Norton Cru, Témoins, Presses universitaires de Nancy, 2006 [1ère édition 1929].
- Rémy Cazals (dir.), 500 Témoins de la Grande Guerre, Éditions midi-pyrénéennes et Edhisto, 2013.
- Nicolas Offenstadt, En place publique, Jean de Gascogne, crieur au XVe siècle, Stock, 2014.